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8 avril 2012 7 08 /04 /avril /2012 16:34

    

A View from the bridgearthur-miller-a-view-from-the-bridge-unabridged-cd-audio-bo.jpg

Affiche du film adapté de "Vu du pont"

 

Vu du pont (un point de vue depuis le pont)

Avant propos de Philip Seymour Hoffman.


      Quelquefois, lorsque je suis avec des amis, ou au travail, je demande si quelqu’un connaît la première ligne de Mort d’un Commis Voyageur. Je leur rappelle, pour être loyal, que cela est mentionné comme un « peut-être » dans les indications de mise en scène, et n’apparaît pas dans le dialogue lui-même. En général, quasiment personne ne le sait, ce qui est bien pour moi, parce que comme ça je peux le dire. Et quand je le dis, j’espère toujours que quelqu’un sera conquis, inspiré, et comprendra pourquoi il s'agit du plus triste des tristes moments. Willy Loman arrive chez lui après une nouvelle tentative, sans conviction, de se jeter en voiture hors de la route. Il pose ses sacs par terre et s’assoit à la table de la cuisine, peut-être avec un verre de lait, et dit : « Oh merde ». Ici, il est seulement question de temps. Il est trop vieux, peut-être en train de devenir sénile, mais il est fier. Willy croit qu’il aurait plus de valeur mort que vivant, et cette conviction continue à l’envoyer hors de la route, rêvant à une meilleure vie pour sa femme et ses fils. Il s’était rendu compte, non pas qu’il avait connu des jours meilleurs, mais qu’il n’en avait jamais eu. Même pas du genre qu’il évoquait de façon très vivante : jouant à la balle avec les garçons dans le jardin, racontant à quel point il est « apprécié » (comme il aime à le dire) dans toutes les villes et combien, grâce à ça, il prospère bien.


Arthur-20Miller2-1-.jpg     J’avais douze ans lorsque j’ai vu pour la première fois Ils étaient tous mes Fils et quinze ans quand je m’allongeais sur le canapé du salon de la maison où j’ai grandi pour lire Mort d’un Commis Voyageur, méditant en retenant mon souffle la manière dont les gens se comportent quand ils ne veulent rien laisser échapper. Bien sûr, vieillir et avoir des enfants et devenir responsable pas seulement de moi-même n’a fait que renforcer mon empathie pour Willy, Eddie Carbone et les autres personnages de Miller. Pourtant je crois, comme à l’époque, qu’aucun de nous ne veut être révélé, exposé, découvert. Nous voulons garder la part de nous-mêmes, source de nos plus profondes vulnérabilités, cachée, autant à nous-mêmes qu’aux autres. Et pourtant quelquefois, en dépit de nos meilleurs efforts, nos sentiments profonds affleurent, et nous voudrions nous esquiver et nous asseoir la tête dans les mains, et laisser doucement les mots « oh, merde » s’exhaler de notre bouche. Alfieri, l’avocat dans Vu du Pont, le formule très bien dans sa déclaration à propos d’Eddie : « Il s’est permis d’être totalement dévoilé et pour cela je l'aime d'avantage... ». Nous avons secrètement de la peine pour tous ceux qui sont « totalement dévoilés » comme Eddie, Willy et Joe. Miller le savait. Il savait que nous compatirions aussi longtemps que ses personnages nous permettraient de voir à quel point les choses étaient noires.


Miller-topic-copie-1.jpg     On dit que Miller a été confronté au Rêve Américain, et à ses idéaux inatteignables. Je suis sûr qu’il l’a été, et qu'il en a fait l'expérience personnelle. Mais là, plus précisement, il nous amène inconfortablement près de la tragédie qui résulte non seulement de nos failles, mais aussi (et surtout) de nos failles mises à nu, et mises à nu par nos propres actions. Eddie Carbone est assis dans le coin d’une pièce face au mur alors que nous rions tous, heureux de ne pas être à sa place, soulagés que notre secret soit encore intact. Eddie veut quelque chose que la nature ne permettrait pas, et je ne parle pas de l'amour dévorant et, indicible pour sa nièce : il veut que le temps s’arrête. Mais aussi longtemps que les jours passent et que tout le monde joue son rôle (aussi longtemps que Vu du pont se déroule, scène après scène, inexorablement) Eddie sera dévoilé, et nous nierons l’avoir aimé, ou même connu. Le temps ne s’arrêtera pas pour lui. Je me souviens avoir entendu l’expression « retourné sur l’envers » pour décrire un homme dont l’extérieur masculin a été éliminé, et tout ce qui en reste est faible, triste et plaintif. Eddie est cet homme, sans protection, dévoilé, c’est nous.


     Miller écrit aussi sur cette part de nous-mêmes qui ne se contrôle pas, qui nous déprime tous les jours, et quelquefois pour de bon ; cette partie de nous-mêmes qui ne peut pas être rassasiée, peu importe ce que nous faisons. Il sait à quel point nous sommes démunis face au besoin d’être adorés –et je ne veux pas dire juste acceptés ou aimés mais  « appréciés », jusqu’au fantasme inaccessible. Il sait à quel point nous sommes faibles quand il s’agit d’amour, de désir, et de fierté –une dangereuse combinaison. Un de mes amis fit remarquer que, pendant les années 40 et 50, quand ces pièces ont été produites pour la première fois, la peur d’être exposé ou découvert était plus grande, parce que les conséquences étaient plus importantes. Je fus bien sûr d’accord, mais même si Miller traitait de l’après guerre en Amérique et de la classe ouvrière et de tout ce qui concerne l’homme battant et productif, ce qui me touchait plus que les détails de leurs luttes était qu’ils allaient à l’essentiel. Leurs péchés ont peut-être été provoqués ou exacerbés par la période d’après-guerre ou par des circonstances extérieures, mais au bout du compte, ces détails comptent peu. La tragédie d’être « dévoilé » en ce sens est hors du temps, universelle, et inexorable.


     Le péché d’Eddie Carbone est un désir inexprimable, un désir ardent déguisé en vertu. Celui de Willy Loman est l’adultère et le mensonge, et celui de Joe Keller est le meurtre, mais ils continuent comme si on ne pouvait pas les deviner, comme l’enfant qui pense être invisible parce qu’il s’est caché les yeux. Et plus ils tapent dans le vide, espérant que le temps va s’arrêter, ou que tout cela n’est jamais arrivé, ou que les hommes ne sont pas des hommes et les femmes pas des femmes et que les chiens ont des ailes et qu’ils vont mourir, plus c’est difficile de regarder et plus c’est beau et  humain, au point que l’on voudrait crier, « Tu ne peux pas manger l’orange et jeter la peau –un homme n’est pas un  fruit, » et attraper son chapeau à la manière de Dustin Hoffman quand il jouait Willy sur Broadway, hurlant sa détresse jusqu’au dernier rang ; ou la manière dont Anthony Lapaglia jouant Eddie inondait les rues de sa sainte colère vide de sens, espérant que Catherine devinerait ce qu’il avait en tête et reviendrait et le soutiendrait et arrêterait tout cela.


     Nous découvrons ici la vraie compassion et la catharsis qui sont aussi essentielles à notre société que l’eau et le feu et les bébés et l’air. Je me revois marcher et courir et sauter en sortant du théâtre après avoir vu Mort d’un commis voyageur, comme un enfant au saut du lit, parce que Miller avait réveillé en moi le goût pour tout ce qui doit être –l’empathie et l’amour pour le moindre d’entre nous-, faisant jaillir une gratitude pour la poésie de ces personnages et la grandeur de leur créateur.

 

PHILIP SEYMOUR HOFFMAN

in "A view from the bridge" - Penguin Books, Londres, 1977

Traduit de l'anglais pour L'Astrolabe 44 par Brigitte Journiat

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