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30 mars 2012 5 30 /03 /mars /2012 17:58

Ma mère, ange gardien de mes vouloirs brouillons, qui s'est usé le coeur pour me fabriquer homme.

Gérard-Lambert-Ullmann, libraire de son état (Saint-Nazaire - Loire Inférieure)

 

Librairie-2-014.JPG

Au bar ou devant la porte de son négoce

Toujours la même position

 

     Tous comptes faits, je me dis qu'un libraire c'est comme un boulanger : c'est tellement bien d'en avoir un près de chez soi. Je veux dire un vrai, pas un marchand de livres (comme les marchands de pain). Et Gérard Lambert-Ullman est libraire. Son métier, il le connait dans ses moindres rouages, ses méandres, ses pièges. Demandez-lui un ouvrage sur l'usage de la petite cuillère en Mésopotamie ou la géométrie booléenne, il vous écoutera et essaiera de vous donner la réponse appropriée; pas un de ses sourcils ne bougera. Et tant pis si l'éditeur est un quasi inconnu; il fera son possible.

     En tant que documentaliste, j'ai eu l'occasion de travailler avec Gérard sur un plan professionnel et je n'ai jamais eu à m'en plaindre. Régulièrement, mes collègues, mes supérieurs, me demandaient ce que j'allais faire dans une si petite boutique. Et tout aussi régulièrement je leur répondais que c'est un plaisir de travailler avec un homme qui connait son métier, et un devoir que de contribuer à faire vivre les métiers du livre. Et que de toute façon, ça ne changeait rien à la facture (merci à la loi Lang sur le prix du livre)

 

Soiree-Bavarde-Laurence-Vilaine--2-.JPG

Soirée bavarde dans l'arrière-boutique, en compagnie de Laurence Vilaine

  L'oeil exercé remarquera la présence d'une bouteille (pleine) au fond à droite


     La " Voix au chapitre" est un lieu où l'on trouve les publications des "petits" éditeurs. Ceux qui accueillent les talents les plus variés. Ceux sans lesquels l'écriture,  la confection d'un livre, se réduiraient bien vite à la loi de l'offre et de la demande, c'est-à-dire à la loi du plus fort.  Un choix délibéré qui ne va pas sans poser de délicats  problèmes de fin de mois pour notre ami libraire.

     Des librairies comme celle de Gérard, il en existe (encore) un peu partout en France. Alors, décidez une fois pour toutes, d'aller acheter là votre pain, pardon, vos livres.

      Vous trouverez ci-dessous un petit texte que Gérard a pétri avec soin, avec tendresse, avec une sensibilité que sa moustache impressionnante masque habituellement.

P.R.


Lisez ci-dessous "Apercevoir ne prend qu'un p."

Juste un petit moment de bonheur.


Nota bene : le support original de ce texte est le PAPIER. Si vous vous rendez à la Voix au chapitre, vous pourrez le prendre en main, en vrai. Il vous en coûtera 4,50€, soit environ le prix de 5 baguettes de pain (ce qui ne veut pas dire qu'il faut se priver de pain).

 

Librairie Voix au chapitre

67 rue Jean Jaurès - 44600 Saint-Nazaire

02 40 01 95 70

Visiter le site : Voix au chapitre

 

30-03-2012-17-34-39.JPG

 

Apercevoir ne prend qu’un p.

 

Gérard Lambert-Ullmann

 

 

Apercevoir ne prend qu’un p. Je te le martèlerai jusqu’à ce que ça rentre !

Elle ponctue son propos de petits coups secs de son index replié sur mon crâne de gamin « à cran ». Je m’estime le plus grand martyr vivant. Quelle humiliation ! J’ai honte, bien sûr, de me trouver si con. Comment ne suis-je pas foutu de me souvenir qu’apercevoir ne prend qu’un p ?  Elle me l’a assez dit pourtant ; répété « jusqu’à plus soif », comme elle dit. Ça doit être un réflexe de résistance inconscient ; un bout d’armure protégeant mon goût déjà prononcé pour l’indépendance. Ah ! Tu veux me plier à ça ! Eh bien, tu vas voir. Je vais te coller deux p à apercevoir, moi !

 

Que voulez vous ? Les chiens ne font pas des chats, comme elle dit aussi. Tenir tête, c’est peut-être con, mais c’est un moyen de sentir qu’on en a une, de l’affirmer, de dire : je ne suis pas quelqu’un qu’on domptera facilement. Pour ça, j’ai de qui tenir. Même si ça l’énerve. Je suis bien son fils !

 

Mais voilà : apercevoir ne prend qu’un p. Et ce n’est pas en ayant tort qu’on a raison. Je dois bien me résoudre à l’admettre. Bougonnant, je range ma fierté dans ma poche et ferme mon clapet. Je corrige : apercevoir ne prend qu’un p. Je me le jure : un jour, je m’en souviendrai. Ah ! C’est là qu’elle sera bien attrapée (Avec un seul p).

 

Voilà. Ça commence comme ça : par l’exigence du langage précis. On ne dit pas : « Qui c’est qui ? » On dit : « Qui est-ce qui ? ». On ne dit pas « se rappeler » pour « se souvenir ». On ne dit pas « aller au coiffeur » mais aller « chez » le … merlan. (Non, là, je déconne !). Mais on ne dit pas non plus : « c’est la faute à lui » mais… « c’est sa faute ». Et pas : « Madame, il me traite ! » mais : « Il me traite … d’analphabète ».

 

C’est une maladie professionnelle, disent certains de ses proches. L’instit ne peut pas s’empêcher de corriger les fautes ! Mais non, ce n’est pas une déformation de métier. Son père, déjà, était pareil. Menuisier, pourtant, pas « prof » !

 

Ce n’est pas non plus pour faire bourgeois cet amour du langage « correct ». C’est par dignité, d’abord. On a beau être d’origine prolo, on n’est pas plus con qu’un autre, et on le prouve en ne parlant pas plus mal  que  ceux qui « pètent plus haut que leur cul ». C’est aussi par goût artisanal du travail bien fait : les mots sont des outils et il faut savoir utiliser le bon outil à bon escient pour charpenter sa vie comme pour monter un mur ou dresser une armoire. Enfin, c’est par souci de cohérence : les mots ont un sens qu’il s’agit de défendre pour que le monde en ait un également. Pas plus qu’on dit noir pour blanc, on ne dit vérité pour mensonge. Parler juste c’est ne pas tricher, et ne pas s’abandonner à la confusion. C’est une préoccupation qui mène loin : plus avant, on n’acceptera pas que la truanderie soit nommée « honnêteté », la démagogie : « sincérité », et, moins encore, que le servage soit baptisé « liberté ».

 

Ainsi, en m’emmerdant avec son « apercevoir » et autres joyeusetés de l’orthographe et de la grammaire, c’est une manière d’aborder la vie qu’elle m’enseigne. Mine de rien, elle m’instille le goût de la précision, me donne le sens de l’effort et la capacité de faire face. Elle me donne des armes : je n’avancerai pas tout nu dans la jungle de la vie. J’apprends que « ça ne va pas me tomber tout rôti dans le bec », que « ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent », et que rien ne se fait tout seul mais que la volonté peut triompher des obstacles. En fait, elle m’enseigne le métier d’homme, comme ses parents l’ont fait pour elle. Ils peuvent être fiers d’elle, les vieux, les gentils forgerons.

 

Elle transmet comme il faut les valeurs qui distinguent l’humain de la bête, l’humain du requin et de la hyène, l’humain du salaud.

 

Elle sait de quoi elle parle : la vie jusque là n’a pas été facile. Il y a eu les fins de mois serrées et les matins gelés, les topinambours et les lessives à la fontaine. Il a fallu se battre pour assurer l’ordinaire : se défendre contre les profiteurs, les exploiteurs ; survivre sans perdre sa propre estime, sans faire de saletés ; faire son nid sans être un coucou.

 

Elle vient de là où l’on a toujours su « ajouter de l’eau dans la soupe » pour agrandir la tablée amicale ; où l’on a toujours su se « donner un coup de main ». L’égoïsme était, je crois bien, le pire reproche possible dans cette famille là : une insulte. On se cabrait de s’en voir fouetter. Pas question d’être assimilé à ça ! La fraternité ne devait pas être un vain mot. On ne serait pas, chez ces gens là, de ceux qui s’en sortent en marchant sur les autres. C’était la base du savoir-vivre commun ; le contrat social minimum, socle de tout le reste.

 

Les points sur les i, il fallait donc les mettre, et plutôt deux fois qu’une : faire des trémas si nécessaire, pour que le gamin ne soit pas « gâté » comme une mauvaise dent ; pour que l’ado pressé de partir du nid ait assez de force dans les ailes pour ne pas aussitôt s’écraser sur les vitrines d’un méchant monde, tomber dans ses leurres, et – aussi –  pour qu’il n’en batte pas n’importe comment, des ailes : ne devienne pas vautour ou vampire.

 

Ça fait conflit, bien sûr, avec la jeune sève qui se croit déjà chêne. Ça tempête souvent dans le « Chalet du bon air ». Et l’index replié reprend du service, enfonçant cette fois le sternum du dadais ambitieux pour y incruster les arguments du bon sens. « Qui te crois-tu ? On te presse le nez, il en sort du lait ! Qu’est-ce que tu crois ? Que tu vas refaire le monde ? »

 

Elle dit « refaire » plutôt que « changer » pour mieux souligner la vanité du projet ; dégonfler la baudruche de la souris qui croit pouvoir déplacer les montagnes sans potion magique. Et j’ai beau rétorquer qu’il mériterait bien d’être refait, le monde, je n’ai pas si facilement gain de cause, bien que je sache qu’au fond elle pense pareil. « Commence donc par mettre la main à la pâte, avant de vouloir donner des leçons aux autres ! Ne te crois pas sorti de la cuisse de Jupiter ! Etc. etc.  Et quand ça me mène jusqu’aux larmes : « Allez, pleure, tu pisseras moins ! »

 

Bref, je ne suis pas trop encouragé à me contempler le nombril. Mais rien de rude là dedans, et surtout rien de méchant, rien de ces vacheries que tant et tant d’enfants, malheureusement, subissent.  Les bousculades, les bourrades, ce n’était pas pour me maltraiter ; ce n’était pas non plus pour m’enseigner la pseudo-sagesse de la résignation, de la soumission. Non, c’était pour m’avertir des épines et même des barbelés que ce monde place trop souvent sur le chemin de la vie palpitante, impatiente. C’était une manière de tendre un bouclier devant mes vulnérables élans.

 

Bien sûr, jeune con rétif, je ne l’ai compris qu’après. Mais ça avait tout de même servi. La preuve : j’en parle, aujourd’hui, à presque 60 ans, plein d’une vie dont je ne déplore pas les combats.

 

Elle m’a appris à ne pas reculer devant la « mêlée quotidienne » ; à cent fois sur le métier remettre mon ouvrage. Et je continue, heureux encore d’y trouver le plaisir après la peine, la mésange sur le chardon.

 

Emmerdeuse positive, impitoyable donneuse de « La » pour concertistes sourds, fervente déverrouilleuse d’esprits, répétitrice acharnée à changer les niais en hommes, attentive, généreuse, douce, et grande gueule aussi, comme moi, quand il faut tonner pour qu’on entende, femme à principes sachant les tempérer pour en ôter le givre, mais roseau dont on ne fait pas les verges, ne pliant sous l’orage que pour lui tenir tête, riant tout en ramant malgré les ampoules que lui a infligé la barque de la vie : Ma Mère, ange gardien de mes vouloirs brouillons, qui s’est usé le cœur pour me fabriquer homme.

 

Qu’elle sache aujourd’hui, enfin, que les vents qui soufflent dans mon crâne n’ont pas balayé toutes les pousses qu’elle y a plantées ; qu’elle a bien fait d’obstinément débroussailler autour.

 

Il m’a fallu, en Cyrano pataud, longtemps manier les p, mais j’ai fini par m’en apercevoir.

 

Gérard Lambert-Ullmann

Mai 2005 - Juillet 2006.

 

 

© Les coudées franches

67 rue Jean Jaurès

44600 – Saint Nazaire

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Gérard Lambert-Ullmann - dans Coup de Coeur
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