Vendredi 23 décembre 2011 5 23 /12 /Déc /2011 16:35

 

 

P1000323.JPG    Alain Brice, interprète du rôle de Galilée dans "La vie de Galilée" par L'Astrolabe 44, est par ailleurs professeur de psychologie à l'Université de Nantes et psychanalyste. Voici ce qu'il nous écrit :

 

Une revue universitaire spécialisée en Psychologie m'a demandé un article pour soutenir l'idée que le savoir psychanalitique n'est pas fixé définitivement mais en perpétuelle évolution.

Je me suis fait plaisir en convoquant Copernic, Galilée, Freud et Lacan.

Bonne lecture

 

L’inconscient par la lunette de Galilée

 

        Entre 127 et 141, Ptolémée, dans l’Algameste, couplé à la philosophie aristotélicienne, constitue le fond de l’enseignement officiel en astronomie pour prédire de façon précise les mouvements des planètes dans un système géocentrique à savoir que la terre est le centre de l’Univers.

 

        S’appuyant sur la méthode philosophique d’Aristote, c’est à dire imposer la loi de la logique à la nature, il n’en fait pas pour autant un savoir définitif. Aristote, lui même, démontrait l’impossibilité dernière de ramener l’être à l’unité, reconnaissant ainsi les limites de tout système, le caractère inachevé de toute synthèse et l’irréductibilité de la pensée de l’être à la pure et simple administration, scientifique et technique de ce qu’il y a en lui d’objectivable.

 

        Saint Augustin ( 354-430 ), se réclamant d’Aristote, n’écrit- il pas lui même dans ses Confessions ; je ne puis saisir tout ce que je suis. L’esprit serait-il donc trop étroit pour se posséder lui même ? Mais où donc peut se trouver, ce qui, de mon être, lui échappe ? Je suis devenu pour moi même une énigme.

 

        Ptolémée ne fait donc pas de sa thèse géocentrique un savoir fini, reconnaissant lui même quelques complications que sont les équans et les épicycles, à savoir que la terre se situe sur un point décalé par rapport au centre du cercle. Ce sera l’Eglise qui s’en saisira pour en faire un savoir définitif afin d’asseoir son pouvoir politique dont l’Inquisition sera le gardien redoutable.

 

        Par ses calculs mathématiques, Copernic dégage l’hypothèse héliocentrique, à savoir que c’est la terre qui tourne autour du soleil et qu’elle n’est pas le centre de l’Univers. Mais elle n’est qu’une hypothèse. C’est Galilée qui en apportera la démonstration par l’usage qu’il fera de sa lunette. Cette lunette a été inventée et construite en Hollande pour voir les choses de la terre d’un peu plus prêt notamment pour des usages militaires. Galilée, astronome, aura l’étonnante idée de la diriger vers le ciel afin d’explorer le fonctionnement vertigineux des corps célestes. Alors que dans le système de Ptolémée, les astres sont en quelque sorte épinglées à des voûtes de cristal afin qu’ils ne puissent tomber, Galilée prend courage et les laisse voguer librement. Une liberté qui lui vaudra les instruments de l’Inquisition. C’est la peur physique face aux instruments de la torture qui amènera le savant à se rétracter lors de son procès. En liberté surveillée et sous contrôle écclésiastique, Galilée ne renoncera pas à ses recherches pour autant et c’est à l’insu de ses geôliers qu’il finira d’écrire ses fameux Discorsi pour faire savoir au monde que pourtant, elle tourne.

 

 

        Il nous est possible de faire un parallèle entre la démarche de Galilée dans le champ de l’astronomie avec celle de Lacan ( qui le cite parfois dans ses Ecrits ) dans le champ de la psychopathologie. Lacan serait alors à Freud ce que Galilée fût à Copernic. Dans une de ses conférences en 1916, Freud souligne les graves démentis que les découvertes de Copernic et de Darwin infligent à l’égoïsme naïf de l’humanité. Il inscrit sa découverte de la dimension de l’inconscient chez l’homme dans cette perspective. Ce qu’il y a de commun entre les trois auteurs, c’est l’idée de la « décentration ». Chez Copernic, la terre n’est pas le centre de l’Univers. Dans sa théorie évolutionniste, l’homme pour Darwin, n’est pas central ni achevé, mais un maillon, un moment, de la longue chaîne de l’évolution du vivant. Pour Freud, le Moi de l’homme n’est pas cette instance psychique qui incarnerait une constance pour centraliser les expériences humaines. Lacan ne cessera d’insister sur la fonction imaginaire de cette instance. En 1953, lors d’un congrès à Rome, il soutient lors d’une communication Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, dans la perspective de l’enseignement freudien, que ce n’est pas l’inconscient qui est la condition du langage, mais le langage qui est la condition de l’inconscient. Le psychanalyste n’est pas seulement un guérisseur de symptômes mais un praticien de la fonction symbolique. Tout comme Galilée disait que le soleil n’est pas un blason d’or mais un levier. La terre bouge parce que le soleil la fait bouger. Lacan soutient que l’homme parle parce qu’il est divisé par le langage, faisant de la langue le premier symptôme de l’homme.

 

        Cette « décentration » aura une conséquence dans le champ épistémique de la psychopathologie. La contribution de la psychanalyse consistera à soutenir une position particulière, celle de l’inachèvement dans son rapport à tout savoir. Elle maintient ouverte la question de Saint Augustin ; mais où est donc peut se trouver, ce qui, de mon être, lui échappe ?  Quand Freud écrit ; le moi n’est pas maître dans sa propre demeure, il n’en fait pas seulement une théorie mais un avertissement aux psychanalystes à venir.

 

        Les neuro-sciences font des découvertes remarquables et utiles sur le fonctionnement du cerveau humain et de ses conséquences sur les comportements de l’homme. Mais à trop vouloir expliquer les comportements humains par des déterminants neurologiques et biologiques, elles risquent d’oblitérer in fine les effets de la subjectivité. Elles reconstituent une théorie centralisatrice pour expliquer les agissements du corps humain, alors que c’est le symptôme - dans son sens psychanalytique, à savoir une formation de l’inconscient – qui témoigne de la rencontre de l’homme avec le réel du corps qui n’est pas réductible à la réalité de ses organes. Elles ré-épinglent les astres à des voûtes de cristal afin qu’ils ne puissent tomber. L’abîme entre la science et l’homme pourrait devenir un jour si profond, qu’à votre cri d’allégresse devant une quelconque nouvelle conquête, pourrait répondre un universel cri d’effroi fait dire Bertolt Brecht à son Galilée dans sa pièce quasi testamentaire La vie de Galilée. Il nous mettait en garde contre les effets de toutes explications terminales ainsi que ses conclusions à des fin de pouvoir politique. La dimension subjective de l’homme est sans doute la moins mauvaise garantie de sa liberté, celle de s’interroger sur son fantasme, son désir, son angoisse et de son symptôme qui vient là comme une énigme à la place de la signification.

 

        Depuis un siècle, la psychanalyse n’a cessé de se construire, pas à pas, parfois dans ses échecs, ses erreurs et ses tâtonnements à soutenir et maintenir la liberté d’une parole  surprise par ses effets symptômatiques de l’inconscient. Son rapport au savoir lui permet et l’oblige à prendre en compte les nouveaux dires exprimés dans des pathologies nouvelles telles que l’autisme sous ses différentes formes, les addictions à des objets nouveaux, les nouvelles formes de psychoses, les violences précoces de l’enfance, les errances psycho- sociales, etc…Les constructions de la théorie psychanalytique ne s’achèvent pas dans un savoir définitif. Elles sont soumises aux faits cliniques qui en sont les maîtres et les limites. La psychanalyse est une écoute singulière des effets langagiers de l’inconscient et un dialogue particulier, toujours à reprendre là où il a été laissé avec des silences douloureux, des incompréhensions énigmatiques, des mots imparfaits, sans syntaxe fixe, un peu balbutiants dont parle Michel Foucault.

 

        Si le dispositif technique de la cure analytique initié par Freud, qualifié de « pratique du divan » demeure toujours, essentiellement pour donner à la parole de l’analysant sa portée transférentielle, les interventions de la psychanalyse ont évoluées avec le temps suite, non seulement à l’émergence de nouvelles psycho-pathologies, mais aussi à la création de nouveaux lieux pour les accueillir. Ces évolutions n’ont pas été sans effets sur les pratiques des intervenants qui se réfèrent à la psychanalyse. Pratiquement tous les courants au sein même de la psychanalyse ont innové des lieux d’accueils avec leurs particularités propres. Dispensaire d’Hygiène Mental du XIIIème à Paris avec S. Lebovici ( 1954 ), Service de Pédiatrie à l’Hôpital des Enfants Malades avec J. Aubry ( 1963 ), Ecole Expérimentale de Bonneuil avec M. Mannoni ( 1969 ), Maisons Vertes avec F. Dolto, CPCT de l’Ecole de la Cause Freudienne, Centre Kirikou avec Yasmina Picart accueillant  le tout venant des enfants en difficultés des 17ème et 18ème arrondissement de Paris, etc…la liste serait trop longue à énumérer.

 

        Toutes ces innovations obligent le savoir de la psychanalyse à être en construction permanente afin de répondre aux nouvelles conditions de la vie, toujours singulière, pour chaque sujet dans sa dimension subjective et sa condition humaine langagière afin de donner à la rencontre clinique une possibilité d’éclairer le sens de ses embarras, non pas uniquement soumis à des déterminismes biologiques ou génétique mais dans une perspective humaniste.

 

 

        Si Galilée s’était contenté de se servir de son tube pour regarder les églises et les bateaux d’un peu plus prêt comme l’usage en avait été prévu par les inventeurs hollandais, il n’aurait fait que maintenir un savoir fixé sur la centralité de la terre au service d’un pouvoir politique. C’est l’hypothèse mathématique de Copernic qui l’amène à la diriger vers le ciel et découvrir ce qu’il y a d’inachevé et que les astres ne sont pas fixés mais voguent selon les lois de l’univers. Pour Lacan, l’homme est soumis aux signifiants de son discours qui le constituent en tant qu’humain. Ces signifiants sont comme les astres révélés par Galilée. Ils ne sont pas fixés à jamais ni épinglés définitivement. 

 

Par Alain Brice - Publié dans : La Vie de Galilée
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