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14 avril 2012 6 14 /04 /avril /2012 15:52

Prenant à rebours l'image que l'on se fait du héros tragique, Arthur Miller affirme que c'est l'homme ordinaire qui est le plus souvent confronté à la "loi morale"; que c'est lui qui, parfois au péril de sa vie, mène le combat pour sa dignité.


millerstudy2-1-.gifTragedy and the Common Man

And essay, by Arthur Miller, 1949


     De nos jours, on écrit peu de tragédies. On a souvent tenu pour acquis que cette lacune était due au manque de héros parmi nous, ou au fait que l’homme moderne a vu sa capacité de croyance vampirisée par le scepticisme de la science, et le combat héroïque au prix de la vie ne se nourrit pas de réserve ni de circonspection. Pour une raison ou pour une autre, nous sommes souvent tenus de rester en deçà de la tragédie,  ou de la laisser passer au-dessus. La conclusion inévitable est, bien sûr, que le genre tragique est archaïque, ne sied qu’aux personnes très haut placées, les rois et leurs cours, et lorsque cet aveu n’est pas exprimé aussi clairement, il est le plus souvent insinué.


     Je crois que l’homme ordinaire est aussi susceptible d’être sujet à la tragédie dans ses plus violents sentiments que les rois l’étaient. En ce sens, cela devrait paraître évident à la lumière de la psychiatrie moderne, qui fonde son analyse sur des expressions répertoriées, comme les complexes d’Oedipe et d’Oreste, par exemple, qui étaient incarnées par des personnes royales, mais qui s’appliquent à n’importe qui dans les mêmes circonstances émotionnelles.


      Plus simplement, mise à part la question de la tragédie en art, nous n’hésitons jamais à attribuer aux personnes bien placées et aux exaltés des processus mentaux très similaires à ceux des gens simples. Et enfin, si l’exaltation dans l’action tragique était vraiment l’apanage des personnes de race supérieure, il est inconcevable que la masse du genre humain puisse vénérer la tragédie par-dessus tous les autres genres, sans être capable de la comprendre.


      En règle générale, à laquelle il peut y avoir des exceptions qui m’ont échappé, je pense que le sentiment tragique est suscité en nous quand nous sommes en présence d’un personnage qui est prêt à laisser sa vie, si besoin, pour sauver une chose : son sens de la dignité. D’Oreste à Hamlet, de Médée à Macbeth, le combat sous-jacent est celui de la tentative individuelle de conquérir sa position “légitime” dans la société.


      Parfois, il est celui qui en a été chassé, parfois celui qui cherche à l’atteindre pour la première fois, mais la blessure fatale de laquelle découle l’inévitable spirale d’évènements est la blessure de déshonneur, et sa force dominante est la révolte. La tragédie, alors, est la conséquence du besoin irrépressible d’un humain à se considérer à sa juste valeur.


      Pour avoir été initiée par le héros lui-même, l’histoire révèle toujours ce qui a été appelé sa « faille tragique », une faute qui n’est pas propre aux grands et nobles caractères. Ce n’est pas non plus nécessairement une faiblesse. La faille, ou la fissure du personnage, n’est vraiment rien (et ne doit rien être) d’autre que sa réticence inhérente à rester passif face à ce qu’il conçoit comme un défi à son honneur, à son idée de son statut légitime. Seuls les passifs, seuls ceux qui acceptent leur lot sans vengeance active sont « sans faille ». La plupart d’entre nous sont dans cette catégorie.

      Mais il y a aujourd’hui parmi nous, comme il y a toujours eu, ceux qui agissent contre le cours des choses qui les dégradent. Et dans le déroulement de l’action, tout ce que nous avons accepté par crainte ou insensibilité ou ignorance est secoué devant nous et examiné. Et de cet assaut complet par un individu contre le cosmos apparemment stable qui nous entoure (de cet examen complet de notre environnement “immuable”) vient la terreur et l’angoisse qui sont classiquement associées à la tragédie.

      Plus important, de ce questionnement total sur ce qui avait été jusque là sans question, nous apprenons. Et un tel processus n’est pas hors de portée de l’homme ordinaire. Par les révolutions dans le monde, ces trente dernières années, il a démontré encore et encore cette dynamique interne de toute tragédie.


      L'insistance sur le rang du héros tragique, ou la noblesse prétendue de son caractère, colle vraiment à la peau des formes apparentes de la tragédie. Si le rang ou la noblesse de caractère étaient indispensables, il s’en suivrait que les problèmes des gens de rang seraient les problèmes particuliers à la tragédie. . Mais certainement que le droit d’un monarque à s’approprier le domaine d’un autre ne soulève plus nos passions, de même que nos conceptions de la justice ne sont pas celles qu’il y avait dans l’esprit d’un roi Elisabéthain.


      Ce qui nous secoue vraiment dans ce genre de pièces, toutefois, vient de la peur sous-jacente d’être ébranlé, le désastre inhérent à être arraché aux images choisies de que nous sommes dans ce monde. Parmi nous, aujourd’hui, cette peur est aussi forte, et peut-être plus forte qu’elle n’a jamais été. En fait, c’est l’homme ordinaire qui connaît le mieux cette peur.


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Arthur Miller - Simone Signoret - Yves Montand - Marilyn Monroe - George Cukor

A l'occasion du tournage du "Milliardaire"

 

      Cela dit, s’il est vrai que la tragédie est la conséquence de la compulsion totale de l’homme à s’évaluer justement, son échec dans cette tentative crée un défaut ou un malheur dans son environnement. Et c’est précisément la morale de la tragédie et sa leçon. La découverte de la loi morale, qui est ce que la tragédie met en lumière, n’est pas la découverte de quelque chose d’abstrait ou de métaphysique.


      Le droit tragique est une condition de la vie, une condition dans laquelle la personnalité humaine est capable de s’épanouir et de se réaliser. Le mal est la condition qui supprime l’humain, pervertit l’épanouissement de son amour et de son instinct créatif. La tragédie illumine (et il le faut) en cela qu’elle pointe le doigt héroïque sur l’ennemi de la liberté de l’homme. La lutte pour la liberté est la vertu de la tragédie qui exalte. La remise en question révolutionnaire de l’environnement stable est ce qui terrifie. En aucun cas l’homme ordinaire n’est débarrassé de telles pensées ni de telles actions.


      Vu sous cet angle, notre carence en tragédie peut partiellement être justifiée par le virage que la littérature moderne a pris vers une vue purement psychiatrique de la vie, ou purement sociologique. Si toutes nos misères, nos humiliations, sont nées et ont grandi à l’intérieur de nos esprits, alors toute action, à part l’action héroïque, est manifestement impossible.


      Et si la société est seule responsable du racornissement de nos vies, alors il faut bien que le protagoniste soit si pur et sans défaut que cela nous oblige à refuser sa légitimité en tant que personnage. La tragédie ne peut provenir d’aucune de ces vues, parce qu’aucune d’entre elles ne représente un concept équilibré de la vie. Par-dessus tout, la tragédie requiert une excellente appréciation par l’auteur de la cause et de la conséquence.


      Aucune tragédie ne peut par conséquent émerger si son auteur craint de mettre absolument tout en question, s’il considère toute institution, habitude, ou coutume comme étant les unes et les autres éternelles, immuables, ou inévitables. Du point de vue tragique, le besoin de l’homme de se réaliser pleinement est la seule étoile ancrée, et quoi que ce soit qui limite sa nature et l’abaisse, est mûr pour l’attaque et l’examen. Ce qui ne veut pas dire que la tragédie doit prêcher la révolution.


      Les Grecs pourraient rechercher l’origine très divine de leurs coutumes et revenir confirmer la légitimité de leurs lois. Et Job pourrait affronter Dieu en colère, réclamer ses droits, et finir en  soumission. Mais pendant un instant tout est en suspension, rien n’est accepté, et dans cet étirement et ce déchirement du cosmos, en pleine action de ce genre, le personnage prend de la “dimension”, la stature tragique qui est fallacieusement associée au royal ou au bien né dans nos esprits. Le plus ordinaire des hommes pourrait endosser cette stature, à la mesure de sa volonté de jeter tout ce qu’il a dans la contestation, la lutte pour sauver sa place légitime dans son monde.


      Il existe une idée fausse de la tragédie à laquelle j’ai été confronté critique après critique, et au cours de nombreuses conversations avec des écrivains comme avec des lecteurs. C’est l’idée que la tragédie est par nécessité associée au pessimisme. Même le dictionnaire n’en dit pas plus sur ce mot que le fait qu’il signifie une histoire avec une fin triste ou malheureuse. Cette impression est si fermement figée que j’hésite presque à prétendre qu’en réalité la tragédie demande plus d’optimisme à son auteur que ne le fait la comédie, et que son résultat final devrait être le renforcement de la brillante opinion du spectateur sur l’animal humain.


      Parce que, s’il est juste de dire que par essence le héros tragique est supposé réclamer tout son dû en tant que personne, et si ce combat doit être total et sans réserve, alors cela démontre automatiquement la volonté indestructible de l’homme d’accomplir son humanité.


      La possibilité d’une victoire doit être présente dans la tragédie. Où le pathos règne, où le pathos est finalement écarté, un personnage a mené un combat qu’il ne pourrait pas avoir gagné. Le pathétique est atteint quand le protagoniste est, par la vertu de sa stupidité, de son insensibilité, ou l’illusion qu’il en donne, incapable de lutter contre une force bien supérieure.


      Le pathos, vraiment, est le mode d’expression pour le pessimiste. Mais la tragédie demande un équilibre plus subtil entre ce qui est possible et ce qui est impossible. Et il est curieux, et édifiant, que les pièces que nous  révérons, siècle après siècle, soient les tragédies. Sur elles, et seulement sur elles, repose la croyance (optimiste, si vous voulez) en la perfectibilité de l’humain.


      C’est le moment, je crois, pour nous qui n’avons pas de rois, de prendre ce brillant fil de l’histoire, et de le suivre au seul endroit où il puisse mener à notre époque, le cœur et l’esprit d’un homme quelconque.

Source: Guth, Hans P. and Gabriele L. Rico, Discovering
Literature. Upper Saddle River, New Jersey: Prentice Hall, 1993,
pp. 1461-1464


http://theliterarylink.com/miller1.htm

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Traduit de l'anglais pour L'Astrolabe 44 par Brigitte Journiat

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