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16 février 2014 7 16 /02 /février /2014 22:49

Face à la précarité croissante, il faut se battre chaque jour pour conserver sa dignité, son identité.

 

"Se battre" sera diffusé salle Jacques TATI, 32 bd Victor Hugo, Saint-Nazaire

Avant-première le  mercredi 26 février, à 20h30, en présence des réalisateur et avec la participation du comité nazairien du SPF.

Puis diffusion du 05 au 09 mars – au TATI – Renseignements : 02 40 53 69 63

 

Voir la bande annonce : https://vimeo.com/84029164

"SE BATTRE", UN FILM A VOIR
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4 novembre 2013 1 04 /11 /novembre /2013 23:45
EXPO  "Les droits des Roms ? Les droits de l'homme !"

"Tous les ans, au moins de mars, une famille de gitans déguenillés plantait sa tente près du village et, dans un grand tintamarre de fifres et de tambourins, faisait part des nouvelles inventions. Ils commencèrent par apporter l'aimant. Un gros gitan à la barbe broussailleuse et aux mains de moineau, qui répondait au nom de Melquiades, fit en public une truculente démonstration de ce que lui-même appelait la huitième merveille des savants alchimistes de Macédoine."

EXPO  "Les droits des Roms ? Les droits de l'homme !"

Ainsi commence -ou presque - le roman de Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude.

Une question, Monsieur le ministre de l'intérieur : faut-il renvoyer Melquiades, héros d'un des romans les plus lus au monde, en Roumanie ?

On ne cesse de parler des Roms. Savons-nous seulement qui ils sont ?

EXPO  "Les droits des Roms ? Les droits de l'homme !"

Alors, ne manquez pas la très belle exposition " Les droits des Roms ? Les droits de l'homme ! " que le MRAP vous propose de voir à AGORA 1901, rue Albert de Mun à Saint-Nazaire, du 3 au 29 novembre.

Pour en savoir plus, suivez ce lien : http://mrap-saintnazaire.org/spip.php?article134

EXPO  "Les droits des Roms ? Les droits de l'homme !"

Ci-dessous, l'allocution prononcée par Françoise Mahé,,co-présidente du MRAP de la région nazairienne :

Depuis plusieurs mois, nous assistons à un déferlement d'injures, d'incitations à la haine et à la violence racistes envers les Roms.

Comment peut-on tolérer que l'hebdomadaire "Valeurs Actuelles" puisse titrer " Les Roms : l'overdose" et publier des articles mensongers à leur sujet ? Nos valeurs à nous sont autres : elles s'appellent Solidarité, Liberté, Egalité et Fraternité, rien à voir ...

Comment ne pas être révolté par les propos de Gilles Bourdouleix, maire de Cholet, concernant les Gens du Voyage : "Hitler n'en a peut-être pas tué assez" ?

Il y a aussi "les évacuations des camps de Roms"qui continuent dans l'indifférence quasi-générale. 750 personnes à Lille le 18 septembre, 250 personnes à Roubaix le 27 septembre (elles venaient de Lille), 50 personnes à nouveau à Roubaix le 3 octobre, 220 personnes à Croix (banlieue de Lille) le 9 octobre (elles venaient de Lille), 90 personnes à Lille le 28 octobre, 100 personnes à Lens le 25 octobre (elles venaient de Roubaix).

Avec de tels parcours, comment les Roms peuvent-ils envisager une scolarité pour leurs enfants, une recherche d'emploi, faire des projets, avoir une vie sociale ...

Lorsque Manuel Valls, Ministre de l'Intérieur, prétend : "Seule, une minorité [des Roms] cherche à s'intégrer", nous préférons entendre Benoît Hamon, Ministre délégué à l'Economie Sociale et Solidaire : " Sommes-nous si supérieurs aux autres que nous puissions décréter l'inaptitude générale d'une population à l'intégration dans notre société républicaine ? Ne tombons pas dans le piège des stéréotypes. Epargnons-nous cette violence." ?

"L'affaire Léonarda" a mis en évidence l'hypocrisie des lois, circulaires et de leur application. D'après la loi, aucune mesure d'expulsion ne peut être prononcée envers des enfants mineurs. Lorsqu'une mesure d'expulsion est prononcée à l'égard de parents d'enfants mineurs, les enfants sont aussi expulsés pour ne pas les séparer des parents.

Alors, soit on décide que tout enfant, scolarisé ou non, ne sera ni expulsé, ni séparé de ses parents, et donc on se donne les moyens de régulariser ses parents, soit on assume les interpellations d'enfants, qu'elles se fassent en milieu scolaire ou non, en catimini ou devant les caméras. Combien d'expulsions, de drames se déroulent dans l'indifférence générale ?

A Mr Valls affirmant que : "Les Roms ont vocation à revenir en Roumanie ou en Bulgarie", rappelons ce que dit Madame Reeding, Commissaire européenne à la justice, aux droits fondamentaux et à la citoyenneté :

"Nous avons des règles européennes qui ont été signées par la France, des règles sur la libre circulation des citoyens européens. Les Roms sont des citoyens européens. C'est sur décision d'un juge qu'ils peuvent être évacués s'ils ont fait quelque chose qui va à l'encontre des lois de l'Etat en question".

D'après l'article 13 de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, de 1948 : "Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays". Pouvoir quitter son pays implique donc le droit de pouvoir s'installer dans un pays autre que le sien ...

Les Roms ont des droits, exigeons qu'ils soient respectés !

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26 septembre 2013 4 26 /09 /septembre /2013 16:14
ALBERT CAMUS : POURQUOI JE FAIS DU THEATRE

Eh bien je me le suis souvent demandé. Et la seule réponse que j’ai pu me faire jusqu’à présent vous paraîtra d’une décourageante banalité : tout simplement parce qu’une scène de théâtre est un des lieux du monde où je suis heureux. Remarquez d’ailleurs que cette réflexion est moins banale qu’il y paraît. Le bonheur aujourd’hui est une activité originale. La preuve est qu’on a plutôt tendance à se cacher de l’exercer, à y voir une sorte de ballet rose dont il faut s’excuser. Là dessus tout le monde est bien d’accord ! Je lis parfois, sous des plumes austères, que des hommes d’action ayant renoncé à toute activité publique se sont réfugiés ou se sont abrités dans leur vie privée. Il y a un peu de mépris, non, dans cette idée de refuge ou d’abri ? De mépris, et, l’un ne va pas sans l’autre de sottise. Pour ma part, en effet, je connais beaucoup plus de gens, au contraire, qui se sont réfugiés dans la vie publique pour échapper à leur vie privée. Les puissants sont souvent des ratés du bonheur ; cela explique qu’ils ne sont pas tendres.

ALBERT CAMUS : POURQUOI JE FAIS DU THEATRE

Où en étais-je ? Oui, le bonheur. Eh bien, pour le bonheur aujourd’hui, c’est comme pour le crime de droit commun : n’avouez jamais. Ne dites pas ingénument comme ça sans penser à mal « je suis heureux ». Aussitôt vous lirez autour de vous sur les lèvres retroussées votre condamnation. « Ah ! vous êtes heureux, mon garçon ! Et dites-moi, que faîtes-vous des orphelins du Cachemire et des lépreux de Nouvelles-Hébrides, qui, eux, ne sont pas heureux, comme vous dites » Hé oui que faire des lépreux ? Comment s’en débarrasser comme dit notre ami Ionesco. Et aussitôt nous voilà tristes comme des cure-dents. Pourtant moi, je suis plutôt tenté de croire qu’il faut être fort et heureux pour bien aider les gens dans le malheur ; Celui qui traîne sa vie et succombe sous son propre poids ne peut aider personne. Celui qui se domine au contraire et domine sa vie peut être vraiment généreux et donner efficacement. Tenez, j’ai connu un homme qui n’aimait pas sa femme et qui s’en désespérait. Il décida un jour de lui vouer sa vie, par compensation en somme, et de se sacrifier à elle. Eh ! bien à partir de ce moment, la vie de cette pauvre femme, supportable jusque-là, devint un véritable enfer. Son mari, vous comprenez, avait le sacrifice voyant et le dévouement fracassant. Il y a comme ça de nos jours des gens qui se dévouent d’autant plus à l’humanité qu’ils l’aiment moins. Ces amants moroses se marient en somme pour le pire, jamais pour le meilleur. Etonnez-vous après cela que le monde ait mauvaise mine, et qu’il soit difficile d’y afficher le bonheur, surtout, hélas, quand on est un écrivain. Et pourtant, j’essaie personnellement de ne pas me laisser influencer, je garde du respect pour le bonheur et les gens heureux, et je m’efforce en tout cas, par hygiène, de me trouver, le plus souvent possible sur un des lieux de mon bonheur, je veux dire le théâtre. Contrairement à certains autres bonheurs, d’ailleurs, celui-là dure depuis plus de vingt ans et, quand bien même je le voudrais, je crois que je ne pourrais pas m’en passer.

ALBERT CAMUS : POURQUOI JE FAIS DU THEATRE

En 1956, ayant réuni une troupe d’infortune, j’ai monté dans un dancing populaire d’Alger des spectacles qui allaient de Malraux à Dostoïevski en passant par Eschyle. Vingt-trois ans après sur la scène du Théâtre-Antoine j’ai pu monter une adaptation des Possédés du même Dostoïevski. Étonné moi-même d’une si rare fidélité ou d’une si longue intoxication, je me suis interrogé sur des raisons de cette vertu, ou de ce vice, obstinés. Et j’en ai trouvé de deux sortes, les unes qui tiennent à ma nature, les autres qui tiennent à la nature du théâtre. Ma première raison, et la moins brillante, je le reconnais, et que j’échappe par le théâtre à ce qui m’ennuie dans mon métier d ‘écrivain. J’échappe d’abord à ce que j’appellerai l’encombrement frivole. Supposez que vous vous appeliez Fernandel, Brigitte Bardot, Ali Khan ou plus modestement Paul Valéry. Dans tous ces cas, vous avez votre nom dans les journaux. Et dès que vous avez votre nom dans les journaux, l’encombrement commence. Le courrier se rue sur vous, les invitations pleuvent, il faut répondre : une grande partie de votre temps est occupée à refuser de le perdre. La moitié d’une énergie humaine est employée ainsi à dire non, de toutes les manières. N’est-ce pas idiot ? Certainement, c’est idiot. Mais c’est ainsi que nous sommes punis de nos vanités par la vanité elle-même. J’ai remarqué cependant que tout le monde respecte le travail du théâtre, bien qu’il soit aussi un métier de vanité, et qu’il suffit d’annoncer qu’on est en répétitions pour qu’aussitôt un délicieux désert s’installe autour de vous. Et quand on a l’astuce, comme je le fais de répéter toute la journée, et une partie de la nuit, là franchement, c’est le paradis. De ce point de vue, le théâtre est mon couvent. L’agitation du monde meurt au pied de ses murs et à l’intérieur de l’enceinte sacrée, pendant deux mois, voués à une seule méditation, tournés vers un seul but, une communauté de moines travailleurs, arrachés au siècle, préparent l’office qui sera célébré un soir pour la première fois. Eh bien parlons de ces moines, je veux dire des gens du théâtre. Le mot vous surprend ? Une presse spécialisée ou spéciale, je ne sais plus, vous aide peut-être à imaginer les gens du théâtre comme des animaux qui se couchent tard et divorcent tôt ! Je vous décevrai sans doute en vous disant que le théâtre est plus banal que ça et même qu’on divorce plutôt moins que dans le textile, la betterave ou le journalisme. Simplement, quand ça arrive, on en parle plus, forcément. Disons que le cœur de nos Sarah Bernhardt intéresse plus le public que celui de Monsieur Boussac ? ça se comprend, en somme. Il n’empêche que le métier des planches par la résistance physique et l’effort respiratoire qu’il suppose demande d’une certaine manière des athlètes bien équilibrés. C’est un métier où le corps compte, non parce qu’on le disperse en folies, ou en tout cas pas plus qu’ailleurs mais parce qu’on est contraint de le tenir en forme, c’est-à-dire de le respecter. On y est vertueux, en somme, par nécessité, ce qui est peut-être la seule manière de l’être.

ALBERT CAMUS : POURQUOI JE FAIS DU THEATRE

Du reste, je m’égare. Ce que je voulais dire, c’est que je préfère la compagnie des gens de théâtre vertueux ou pas à celles des intellectuels, mes frères. Pas seulement parce qu’il est connu que les intellectuels qui sont rarement aimables n’arrivent pas à s’aimer entre eux. Mais voilà, dans la société intellectuelle, je ne sais pourquoi, j’ai toujours l’impression d’avoir quelque chose à me faire pardonner. J’ai sans cesse la sensation d’avoir enfreint une des règles du clan. Cela m’enlève du naturel, bien sûr et, privé du naturel, je m’ennuie moi-même. Sur un plateau de théâtre, au contraire, je suis naturel, c’est-à-dire que je ne pense pas à l’être ou à ne l’être pas et je partage avec mes collaborateurs que les ennuis et les joies d’une action commune. Cela s’appelle, je crois, la camaraderie, qui a été une des grandes joies de ma vie, que j’ai perdue à l’époque où j’ai animé un journal que nous avions fait en équipe, et que j’ai retrouvé dès que je suis revenu au théâtre. Voyez- vous, un écrivain travaille solitairement, est jugé dans la solitude, surtout se juge lui-même dans la solitude. C e n’est pas bon, ce n’est pas sain. S’il est normalement constitué, une heure vient où il a besoin du visage humain, de la chaleur d’une collectivité. C’est même l’explication de la plupart des engagements d’écrivain : le mariage, l’Académie, la politique. Ces expédients n’arrangent rien d’ailleurs. On n’a pas plutôt perdu la solitude qu’on se prend à la regretter, on voudrait avoir, en même temps, les pantoufles et le grand amour, on veut être de l’académie sans cesser d’être anticonformiste, et les engagés de la politique veulent bien qu’on agisse et qu’on tue à leur place mais à condition qu’ils gardent le droit de dire que ce n’est pas bien du tout. Croyez- moi, la carrière d’artiste aujourd’hui n’est pas une sinécure. Pour moi, en tout cas, le théâtre m’offre la communauté dont j’ai besoin, les servitudes matérielles et les limitations dont tout homme et tout esprit ont besoin. Dans la solitude, l’artiste règne, mais sur le vide. Au théâtre, il ne peut régner. Ce qu’il veut faire dépend des autres. Le metteur en scène a besoin de l’acteur qui a besoin de lui. Cette dépendance mutuelle, quand elle est reconnue avec l’humilité et la bonne humeur qui conviennent, fonde la solidarité du métier et donne un corps à la camaraderie de tous mes jours. Ici, nous sommes tous liés les uns aux autres, sans que chacun cesse d’être libre, ou à peu près : n’est-ce pas une bonne formule pour la future société ? Oh ! Entendons-nous ! Les acteurs, en tant que personnes sont aussi décevants que n’importe quelle créature humaine, y compris le metteur en scène ; et d’autant plus parfois qu’on s’est laissé à beaucoup les aimer. Mais les déceptions, si déception il y a, surviennent le plus souvent après la période de travail, quand chacun retourne à sa nature solitaire. On dit avec la même conviction dans ce métier, où l’on n’est pas fort sur la logique, que l’échec gâte les troupes, et le succès aussi. Il n’en est rien.

ALBERT CAMUS : POURQUOI JE FAIS DU THEATRE

Ce qui gâte les troupes, c’est la fin de l’espoir qui pendant les répétitions les tenait réunies. Car cette collectivité n’est si étroitement unie que par la proximité du but et de l’enjeu. Un parti, un mouvement, une église sont aussi des communautés, mais le but qu’elles poursuivent se perd dans la nuit de l’avenir. Au théâtre, au contraire, le fruit du travail, amer ou doux, sera recueilli un soir connu longtemps à l’avance et dont chaque jour de travail rapproche. L’aventure commune, le risque connu par tous crée alors une équipe d’hommes et de femmes tout entière tournée vers un seul but et qui ne sera jamais meilleure ni plus belle que le soir, longtemps attendu, où la partie enfin se joue. Les communautés de bâtisseurs, les ateliers collectifs de peinture à la Renaissance ont dû connaître la même exaltation qu’éprouvent ceux qui travaillent à un grand spectacle. Encore faut-il ajouter que les monuments demeurent, tandis que le spectacle passe et qu’il est dès lors d’autant plus aimé de ses ouvriers qu’il doit mourir un jour. Pour moi je n’ai connu que le sport d’équipe au temps de ma jeunesse, cette sensation puissante d’espoir et de solidarité qui accompagnent les longues journées d’entraînement jusqu’au jour du match victorieux ou perdu. Vraiment, le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités

ALBERT CAMUS : POURQUOI JE FAIS DU THEATRE

Mais pour en rester aux considérations personnelles, je dois ajouter que le théâtre m’aide aussi à fuir l’abstraction qui menace tout écrivain. De même qu’au temps où je faisais du journalisme, je préférais la mise sur le marbre de l’imprimerie à la rédaction de ces sortes de prêches qu’on appelle éditoriaux, de même j’aime qu’au théâtre que l’œuvre prend racine dans le fouillis des projecteurs, des praticables, des toiles et des objets. Je ne sais qui a dit que pour bien mettre en scène il fallait connaître par les bras le poids du décor. C’est une grande règle d’art et j’aime ce métier qui m’oblige à considérer en même temps que la psychologie des personnages, la place d’une lampe ou d’un pot de géranium, le grain d’une étoffe, le poids et le relief d’un caisson qui doit être porté aux cintres. Lorsque mon ami Mayo dessiner les décors des Possédés nous étions d’accord pour penser qu’il fallait commencer par des décors construits, un salon lourd, des meubles, le réel enfin, pour enlever peu à peu la pièce, vers une région plus élevée, moins enracinée dans la matière, et styliser alors le décor. La pièce se termine ainsi dans une sorte d’irréelle folie, mais elle est partie d’un lieu précis et chargé de matière. N’est-ce pas la définition même de l’art Voilà il me semble assez de raisons personnelles qui expliquent que je donne au théâtre un temps que je refuse avec obstination aux dîners en ville et au monde où l’on s’ennuie. Ce sont des raisons d’homme mais j’ai aussi des raisons d’artiste, c’est-à-dire plus mystérieuse. Et d’abord je trouve que le théâtre est un lieu de vérité. On dit généralement, il est vrai, que c’est le lieu de l’illusion. N’en croyez rien. C’est la société plutôt qui vivrait d’illusions et vous rencontrerez sûrement moins de cabotins à la scène qu’à la ville. Prenez en tout cas un de ces acteurs non professionnels qui figurent dans nos salons, nos administrations ou plus simplement nos salles de générale. Placez le sur cette scène, à cet endroit exact, lâchez sur lui 4000 watts de lumière, et la comédie alors ne tiendra plus, vous le verrez tout nu d’une certaine manière, dans la lumière de la vérité. Oui, les feux de la scène sont impitoyables et tous les truquages du monde n’empêcheront jamais que l’homme, ou la femme, qui marche ou parle sur ces soixante mètres carrés se confesse à sa manière et décline malgré les déguisements et les costumes sa véritable identité. Et des êtres que j’ai longtemps et beaucoup connu dans la vie, tels qu’ils paraissaient être, je suis tout à fait sûr que je ne les connaîtrais vraiment à fond que s’ils me faisaient l’amitié de bien vouloir répéter et jouer avec moi les personnages d’un autre siècle et d’une autre nature. Ceux qui aiment le mystère des cœurs et la vérité cachée des êtres, c’est ici qu’ils doivent venir et que leur curiosité insatiable risque d’être en partie comblée. Oui, croyez- moi, pour vivre dans la vérité, jouez la comédie ! On me dit parfois « comment conciliez-vous dans votre vie le théâtre et la littérature ». Ma foi, j’ai fait beaucoup de métiers, par nécessité ou par goût, et il faut croire que je suis tout de même arrivé à les concilier avec la littérature puisque je suis resté un écrivain. J’ai même l’impression que c’est à partir du moment où je consentirai à être seulement un écrivain que je cesserai d’écrire. Et en ce qui concerne le théâtre, la conciliation est automatique puisque pour moi le théâtre est justement le plus haut des genres littéraires et en tout cas le plus universel. J’ai connu et aimé un metteur en scène qui disait toujours à ses auteurs et ses acteurs : « Ecrivez ou jouez pour le seul imbécile qui est dans la salle » Et tel qu’il était, il ne voulait pas dire « Soyez vous-mêmes bête et vulgaire » mais simplement « Parlez à tous, quels qu’ils soient » En somme, il n’y avait pas d’imbéciles pour lui, tous méritaient qu’on s’intéressa à eux. Mais parler à tous n’est pas facile. On risque toujours de viser trop haut ou trop bas. Il y a ainsi les auteurs qui veulent s’adresser qu’à ce qu’il y a de plus bête dans le public, et croyez- moi, ils y réussissent très bien, et d’autres qui ne veulent s’adresser qu’à ceux qui sont supposés intelligents, et ils échouent presque toujours. Les premiers prolongent cette tradition dramatique bien française qu’on peut appeler épopée du lit, les autres ajoutent quelques légumes au pot au feu philosophique. À partir du moment où un auteur réussit au contraire à parler à tous avec simplicité tout en restant ambitieux dans son sujet, il sert la vraie tradition de l’art, il réconcilie dans la salle toutes les classes et tous les esprits dans une même émotion ou un même rire. Mais, soyons justes, seuls les très grands y parviennent ; On me dit aussi avec une sollicitude qui me bouleverse, soyez-en sûrs : « Pourquoi adaptez-vous des textes quand vous pourriez écrire vous-mêmes des pièces »Bien sûr. Mais au fait, je les ai écrites, ces pièces et j’en écrirai d’autres dont je me résigne d’avance à ce qu’elles fournissent aux mêmes personnes des prétextes à regretter des adaptations. Seulement quand j’écris mes pièces, c’est l’écrivain qui est au travail, en fonction d’une œuvre qui obéit à un plan plus vaste et calculé. Quand j’adapte, c’est le metteur en scène qui travaille selon l’idée qu’il a du théâtre. Je crois, en effet, au spectacle total, conçu, inspiré et dirigé par le même esprit, écrit et mis en scène par le même homme, ce qui permet d’obtenir l’unité du ton, du style, du rythme qui sont les atouts essentiels d’un spectacle ; Comme j’ai la chance d’avoir été aussi bien écrivain que comédien ou metteur en scène, je peux essayer d’appliquer cette conception. Je me commande alors des textes, traductions ou adaptations, que je peux ensuite remodeler sur le plateau, lors des répétitions, et suivant les besoins de la mise en scène. En somme, je collabore avec moi-même, ce qui exclut du même coup, remarquez le bien, les frottements si fréquents entre l’auteur et le metteur en scène. Et je me sens si peu diminué par ce travail, que je continuerai tranquillement à le faire, autant que j’en aurai la chance. Je n’aurais l’impression de déserter mes devoirs d’écrivain que si j’acceptais au contraire de monter des spectacles qui pourraient plaire au public par des moyens diminués, de ces entreprises à grands succès qu’on a pu et qu’on peut voir sur nos scènes parisiennes et qui me soulèvent le cœur. Non, je n’ai pas eu le sentiment de déserter mon métier d’écrivain en montant ces possédés qui résument ce qu’actuellement je sais et ce que je crois du théâtre. Voilà ce que j’aime au théâtre, voilà ce que j’y sers. Peut-être ne sera-ce pas longtemps possible. Ce dur métier est menacé aujourd’hui dans sa noblesse même. L’élévation incessante du prix de revient, la fonctionnarisation des corps de métier poussent peu à peu les scènes privées vers les spectacles les plus commerciaux. J’ajoute que de leur côté trop de directions brillent surtout par leur incompétence et n’ont aucun titre à détenir la licence qu’une fée mystérieuse leur a donnée un jour. C’est ainsi qu’un lieu de grandeur peut devenir un lieu de bassesse. Est-ce une raison pour cesser de lutter ? Je ne le crois pas. Sous ces cintres, derrières ces toiles, erre toujours une vertu d’art et de folie qui ne peut périr et qui empêchera que tout se perde. Elle attend chacun d’entre nous. C’est à nous de ne pas laisser s’endormir et d’empêcher qu’elle soit chassée de son royaume par les marchands et les fabricants. En retour, elle nous tiendra debout et nous gardera en bonne et solide humeur. Recevoir et donner, n’est-ce pas le bonheur et la vie enfin innocente dont je parlais en commençant. Mais oui, c’est la vie même, forte, libre, dont nous avons besoin.

Albert CAMUS

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27 novembre 2012 2 27 /11 /novembre /2012 17:21

robin_renucci2_x510.jpgDifficile de résister au plaisir de vous faire lire deux petits extraits d'un entretien que Robin Renucci a accordé à Isabelle Francq et Joëlle Gayot, de l'hebdomadaire "La Vie" sous le titre "Robin Renucci, mon projet c'est l'autre" (n°3507 du 15/11/2012) :

 

Cet été, à Avignon, on vous a entendu fulminer contre la démocratisation de la culture.

 

R.R. - Je m'insurge contre l'idée que certains porteraient la culture à ceux qui n'en ont pas. C'est de l'élitisme, de la pensée verticale. Or la culture populaire existe et elle s'inscrit dans l'horizontal. Je m'adresse à quelqu'un qui, quelle que soit sa culture, est porteur de richesses car il est singulier. S'il faut offrir et même imposer la culture, c'est en favorisant l'éclosion de la singularité des individus. Quand Jules Ferry impose l'école, privant les parents de leurs enfants auxc champs, il décide que les gamins doivent s'élever. Il faut avoir ce courage politique. L'école, la scole, est le lieu de l'attente, de la contemplation, de l'écoute chez les grecs, alors que le libéralisme en fait un temps de compétition. Elle doit être un temps de l'élévation avec des maitres. Le premier partage culturel, la première production symbolique, c'est le maitre qui la provoque par sa façon de raconter.

 

......

 

D'ou vous vient ce sens de l'autre ?

 

R.R. - L'autre, c'est l'autre moi-même. Je l'ai ressenti très jeune. Une illumination de gamin qui vivait dans un monde non culturel et qui savait qu'il deviendrait quelqu'un d'autre. Un jour, un comédien est venu trouver ma mère qui était couturière. L'année suivante, il m'a emmené chez Romain Rolland, puis j'ai découvert les stages de théâtre... Par l'ARIA, par les Tréteaux, des milliers de gens reçoivent ce que j'ai reçu. Et puis, j'ai envie de donner parce que en donnant je reçois. C'est fou ce que je reçois.

 

Robin Renucci est un comédien profondément ancré dans la tradition du théâtre populaire. Il fonde en 1998 l'ARIA (Association des Rencontres Internationales Artistiques) qui réunit chaque été en Haute Corse comédiens professionnels et amateurs. Depuis plus d'un an, R. Renucci dirige les Tréteaux de France, théâtre itinérant fondé par Jean Danet. en 1959 et devenu Centre Dramatique National en 1974.

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27 juillet 2012 5 27 /07 /juillet /2012 11:28

André Degaine nous a quitté il y a quelques mois. Il était postier aux guichets de la poste du Louvres, à Paris et a consacré bénévolement toute sa vie à sa passion du théâtre.Ses amis l'appelait "le spectateur absolu".

 

Il est l'auteur d'un livre d'une grande érudition et d'une grande originalité, "Histoire du théâtre dessinée", aux éditions  Nizet. C'est entièrement écrit et dessiné  à la main (et reproduit  tel quel… pauvres typographes !). Sans parler des photos et des  innombrables reproductions d'affiches. Un trésor d'informations.Signalons qu'à l'origine, ce livre a été publié à compte d'auteur. Comme quoi le bénévolat...

 

53708798 p

 

Voici les mots de Jean Dasté en avant-propos de "Histoire du théâtre dessinée" :

 

"Cette Histoire du Théâtre Dessinée est un merveilleux livre que j'ai lu et regardé avec le plaisir que j'éprouvais lorsque je découvrais les beaux albums d'Images de mon enfance.

Tout y est sur la vie du Théâtre : auteurs, comédiens, écrivains; visages, idées; prises de position, exigences et difficultés des novateurs…

On y découvre que, non seulement le théâtre reflète la vie d'une époque, mais combien, en se renouvelant lui-même, il contribue à la renouveler.

On comprend que, grâce au combat mené par les novateurs : auteurs, metteurs en scène, directeurs - le plus souvent comédiens - le Théâtre stimule et éclaire les esprits…

Ce livre très plaisant avec ses excellents dessins, portraits, caricatures… intéressera tous ceux qui aiment le théâtre comme ils aiment la vie."

Bien amicalement à vous, Jean Dasté

 

Pour en savoir plus sur André Degaine, suivez ce lien :

 

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2010/05/31/18064125.html

 

Alors, n'hésitez pas à vous procurer ce beau livre chez votre libraire préféré, pour vous-même ou pour l'offrir. Et pour les nazairiens, pourquoi pas à la Voix au Chapitre ?

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30 mars 2012 5 30 /03 /mars /2012 17:58

Ma mère, ange gardien de mes vouloirs brouillons, qui s'est usé le coeur pour me fabriquer homme.

Gérard-Lambert-Ullmann, libraire de son état (Saint-Nazaire - Loire Inférieure)

 

Librairie-2-014.JPG

Au bar ou devant la porte de son négoce

Toujours la même position

 

     Tous comptes faits, je me dis qu'un libraire c'est comme un boulanger : c'est tellement bien d'en avoir un près de chez soi. Je veux dire un vrai, pas un marchand de livres (comme les marchands de pain). Et Gérard Lambert-Ullman est libraire. Son métier, il le connait dans ses moindres rouages, ses méandres, ses pièges. Demandez-lui un ouvrage sur l'usage de la petite cuillère en Mésopotamie ou la géométrie booléenne, il vous écoutera et essaiera de vous donner la réponse appropriée; pas un de ses sourcils ne bougera. Et tant pis si l'éditeur est un quasi inconnu; il fera son possible.

     En tant que documentaliste, j'ai eu l'occasion de travailler avec Gérard sur un plan professionnel et je n'ai jamais eu à m'en plaindre. Régulièrement, mes collègues, mes supérieurs, me demandaient ce que j'allais faire dans une si petite boutique. Et tout aussi régulièrement je leur répondais que c'est un plaisir de travailler avec un homme qui connait son métier, et un devoir que de contribuer à faire vivre les métiers du livre. Et que de toute façon, ça ne changeait rien à la facture (merci à la loi Lang sur le prix du livre)

 

Soiree-Bavarde-Laurence-Vilaine--2-.JPG

Soirée bavarde dans l'arrière-boutique, en compagnie de Laurence Vilaine

  L'oeil exercé remarquera la présence d'une bouteille (pleine) au fond à droite


     La " Voix au chapitre" est un lieu où l'on trouve les publications des "petits" éditeurs. Ceux qui accueillent les talents les plus variés. Ceux sans lesquels l'écriture,  la confection d'un livre, se réduiraient bien vite à la loi de l'offre et de la demande, c'est-à-dire à la loi du plus fort.  Un choix délibéré qui ne va pas sans poser de délicats  problèmes de fin de mois pour notre ami libraire.

     Des librairies comme celle de Gérard, il en existe (encore) un peu partout en France. Alors, décidez une fois pour toutes, d'aller acheter là votre pain, pardon, vos livres.

      Vous trouverez ci-dessous un petit texte que Gérard a pétri avec soin, avec tendresse, avec une sensibilité que sa moustache impressionnante masque habituellement.

P.R.


Lisez ci-dessous "Apercevoir ne prend qu'un p."

Juste un petit moment de bonheur.


Nota bene : le support original de ce texte est le PAPIER. Si vous vous rendez à la Voix au chapitre, vous pourrez le prendre en main, en vrai. Il vous en coûtera 4,50€, soit environ le prix de 5 baguettes de pain (ce qui ne veut pas dire qu'il faut se priver de pain).

 

Librairie Voix au chapitre

67 rue Jean Jaurès - 44600 Saint-Nazaire

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Apercevoir ne prend qu’un p.

 

Gérard Lambert-Ullmann

 

 

Apercevoir ne prend qu’un p. Je te le martèlerai jusqu’à ce que ça rentre !

Elle ponctue son propos de petits coups secs de son index replié sur mon crâne de gamin « à cran ». Je m’estime le plus grand martyr vivant. Quelle humiliation ! J’ai honte, bien sûr, de me trouver si con. Comment ne suis-je pas foutu de me souvenir qu’apercevoir ne prend qu’un p ?  Elle me l’a assez dit pourtant ; répété « jusqu’à plus soif », comme elle dit. Ça doit être un réflexe de résistance inconscient ; un bout d’armure protégeant mon goût déjà prononcé pour l’indépendance. Ah ! Tu veux me plier à ça ! Eh bien, tu vas voir. Je vais te coller deux p à apercevoir, moi !

 

Que voulez vous ? Les chiens ne font pas des chats, comme elle dit aussi. Tenir tête, c’est peut-être con, mais c’est un moyen de sentir qu’on en a une, de l’affirmer, de dire : je ne suis pas quelqu’un qu’on domptera facilement. Pour ça, j’ai de qui tenir. Même si ça l’énerve. Je suis bien son fils !

 

Mais voilà : apercevoir ne prend qu’un p. Et ce n’est pas en ayant tort qu’on a raison. Je dois bien me résoudre à l’admettre. Bougonnant, je range ma fierté dans ma poche et ferme mon clapet. Je corrige : apercevoir ne prend qu’un p. Je me le jure : un jour, je m’en souviendrai. Ah ! C’est là qu’elle sera bien attrapée (Avec un seul p).

 

Voilà. Ça commence comme ça : par l’exigence du langage précis. On ne dit pas : « Qui c’est qui ? » On dit : « Qui est-ce qui ? ». On ne dit pas « se rappeler » pour « se souvenir ». On ne dit pas « aller au coiffeur » mais aller « chez » le … merlan. (Non, là, je déconne !). Mais on ne dit pas non plus : « c’est la faute à lui » mais… « c’est sa faute ». Et pas : « Madame, il me traite ! » mais : « Il me traite … d’analphabète ».

 

C’est une maladie professionnelle, disent certains de ses proches. L’instit ne peut pas s’empêcher de corriger les fautes ! Mais non, ce n’est pas une déformation de métier. Son père, déjà, était pareil. Menuisier, pourtant, pas « prof » !

 

Ce n’est pas non plus pour faire bourgeois cet amour du langage « correct ». C’est par dignité, d’abord. On a beau être d’origine prolo, on n’est pas plus con qu’un autre, et on le prouve en ne parlant pas plus mal  que  ceux qui « pètent plus haut que leur cul ». C’est aussi par goût artisanal du travail bien fait : les mots sont des outils et il faut savoir utiliser le bon outil à bon escient pour charpenter sa vie comme pour monter un mur ou dresser une armoire. Enfin, c’est par souci de cohérence : les mots ont un sens qu’il s’agit de défendre pour que le monde en ait un également. Pas plus qu’on dit noir pour blanc, on ne dit vérité pour mensonge. Parler juste c’est ne pas tricher, et ne pas s’abandonner à la confusion. C’est une préoccupation qui mène loin : plus avant, on n’acceptera pas que la truanderie soit nommée « honnêteté », la démagogie : « sincérité », et, moins encore, que le servage soit baptisé « liberté ».

 

Ainsi, en m’emmerdant avec son « apercevoir » et autres joyeusetés de l’orthographe et de la grammaire, c’est une manière d’aborder la vie qu’elle m’enseigne. Mine de rien, elle m’instille le goût de la précision, me donne le sens de l’effort et la capacité de faire face. Elle me donne des armes : je n’avancerai pas tout nu dans la jungle de la vie. J’apprends que « ça ne va pas me tomber tout rôti dans le bec », que « ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent », et que rien ne se fait tout seul mais que la volonté peut triompher des obstacles. En fait, elle m’enseigne le métier d’homme, comme ses parents l’ont fait pour elle. Ils peuvent être fiers d’elle, les vieux, les gentils forgerons.

 

Elle transmet comme il faut les valeurs qui distinguent l’humain de la bête, l’humain du requin et de la hyène, l’humain du salaud.

 

Elle sait de quoi elle parle : la vie jusque là n’a pas été facile. Il y a eu les fins de mois serrées et les matins gelés, les topinambours et les lessives à la fontaine. Il a fallu se battre pour assurer l’ordinaire : se défendre contre les profiteurs, les exploiteurs ; survivre sans perdre sa propre estime, sans faire de saletés ; faire son nid sans être un coucou.

 

Elle vient de là où l’on a toujours su « ajouter de l’eau dans la soupe » pour agrandir la tablée amicale ; où l’on a toujours su se « donner un coup de main ». L’égoïsme était, je crois bien, le pire reproche possible dans cette famille là : une insulte. On se cabrait de s’en voir fouetter. Pas question d’être assimilé à ça ! La fraternité ne devait pas être un vain mot. On ne serait pas, chez ces gens là, de ceux qui s’en sortent en marchant sur les autres. C’était la base du savoir-vivre commun ; le contrat social minimum, socle de tout le reste.

 

Les points sur les i, il fallait donc les mettre, et plutôt deux fois qu’une : faire des trémas si nécessaire, pour que le gamin ne soit pas « gâté » comme une mauvaise dent ; pour que l’ado pressé de partir du nid ait assez de force dans les ailes pour ne pas aussitôt s’écraser sur les vitrines d’un méchant monde, tomber dans ses leurres, et – aussi –  pour qu’il n’en batte pas n’importe comment, des ailes : ne devienne pas vautour ou vampire.

 

Ça fait conflit, bien sûr, avec la jeune sève qui se croit déjà chêne. Ça tempête souvent dans le « Chalet du bon air ». Et l’index replié reprend du service, enfonçant cette fois le sternum du dadais ambitieux pour y incruster les arguments du bon sens. « Qui te crois-tu ? On te presse le nez, il en sort du lait ! Qu’est-ce que tu crois ? Que tu vas refaire le monde ? »

 

Elle dit « refaire » plutôt que « changer » pour mieux souligner la vanité du projet ; dégonfler la baudruche de la souris qui croit pouvoir déplacer les montagnes sans potion magique. Et j’ai beau rétorquer qu’il mériterait bien d’être refait, le monde, je n’ai pas si facilement gain de cause, bien que je sache qu’au fond elle pense pareil. « Commence donc par mettre la main à la pâte, avant de vouloir donner des leçons aux autres ! Ne te crois pas sorti de la cuisse de Jupiter ! Etc. etc.  Et quand ça me mène jusqu’aux larmes : « Allez, pleure, tu pisseras moins ! »

 

Bref, je ne suis pas trop encouragé à me contempler le nombril. Mais rien de rude là dedans, et surtout rien de méchant, rien de ces vacheries que tant et tant d’enfants, malheureusement, subissent.  Les bousculades, les bourrades, ce n’était pas pour me maltraiter ; ce n’était pas non plus pour m’enseigner la pseudo-sagesse de la résignation, de la soumission. Non, c’était pour m’avertir des épines et même des barbelés que ce monde place trop souvent sur le chemin de la vie palpitante, impatiente. C’était une manière de tendre un bouclier devant mes vulnérables élans.

 

Bien sûr, jeune con rétif, je ne l’ai compris qu’après. Mais ça avait tout de même servi. La preuve : j’en parle, aujourd’hui, à presque 60 ans, plein d’une vie dont je ne déplore pas les combats.

 

Elle m’a appris à ne pas reculer devant la « mêlée quotidienne » ; à cent fois sur le métier remettre mon ouvrage. Et je continue, heureux encore d’y trouver le plaisir après la peine, la mésange sur le chardon.

 

Emmerdeuse positive, impitoyable donneuse de « La » pour concertistes sourds, fervente déverrouilleuse d’esprits, répétitrice acharnée à changer les niais en hommes, attentive, généreuse, douce, et grande gueule aussi, comme moi, quand il faut tonner pour qu’on entende, femme à principes sachant les tempérer pour en ôter le givre, mais roseau dont on ne fait pas les verges, ne pliant sous l’orage que pour lui tenir tête, riant tout en ramant malgré les ampoules que lui a infligé la barque de la vie : Ma Mère, ange gardien de mes vouloirs brouillons, qui s’est usé le cœur pour me fabriquer homme.

 

Qu’elle sache aujourd’hui, enfin, que les vents qui soufflent dans mon crâne n’ont pas balayé toutes les pousses qu’elle y a plantées ; qu’elle a bien fait d’obstinément débroussailler autour.

 

Il m’a fallu, en Cyrano pataud, longtemps manier les p, mais j’ai fini par m’en apercevoir.

 

Gérard Lambert-Ullmann

Mai 2005 - Juillet 2006.

 

 

© Les coudées franches

67 rue Jean Jaurès

44600 – Saint Nazaire

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Gérard Lambert-Ullmann - dans Coup de Coeur
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5 novembre 2011 6 05 /11 /novembre /2011 16:22

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Celles et ceux qui ont vu "La vie de Galilée" par L'Astrolabe 44 sont très nombreux à avoir aimé la musique qui y est jouée tout au long du spectacle, et à avoir posé des questions sur ce que sont ces drôles d'instruments.

 

Une musique issue pour partie d'un répertoire de la musique Renaissance, et pour l'autre d'un travail d'improvisation, et qui permet d'écouter différents instruments :

- le dulcimer joué par Eric Fallière

- et le cromorne, le psaltérion et le"whistles", dont joue Dominique Blain

 

Dominique Blain et Eric Fallière ont chacun créé leur site pour expliquer leur passion de la musique...et vous permettre de mieux comprendre, par la lecture, par l'écoute et par l'image, ce que sont ces instruments.

 

N'hésitez pas à les consulter en cliquant sur leurs noms !

 

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A gauche Dominique - à droite Eric

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